J'ai commencé à écrire ce livre deux ou trois semaines après ma sortie de l'hôpital, pendant des nuits où le sommeil ne venait pas. Il m'a fallu près de quatre ans pour le terminer, et le publier.

Ce livre parle d'une maladie, mais il parle surtout de ce qu'elle réveille quand on la traverse : la solitude qu'on croyait maîtrisée, les ressources qu'on ne savait pas posséder, et cette étrange capacité à se raccrocher à ce qu'on est déjà, même quand tout semble s'effondrer. Pour moi, ce point d'ancrage a souvent été mon passé militaire.

Je pensais avoir quitté un champ de bataille en quittant l'uniforme. L'hôpital m'a appris qu'il y en a d'autres, où l'ennemi ne se voit pas, où personne ne porte de grade, et où le seul adversaire, parfois, c'est son propre corps. Ce que l'armée m'avait enseigné, tenir, avancer un pas après l'autre, ne jamais abandonner un camarade même quand ce camarade, c'est soi-même. J'ai dû le réapprendre entièrement, dans un tout autre uniforme : celui, blanc, de ceux qui soignent.

Pendant mes nuits d'hôpital, j'ai pris l'habitude d'enregistrer ce que je vivais et ressentais, sur le moment, sans filtre. J'ai fini avec des centaines de ces enregistrements. Des semaines plus tard, c'est en les réécoutant que j'ai pu réellement commencer à écrire ce livre, non pas depuis le souvenir flou qu'on garde après coup, mais en revivant chaque instant tel qu'il avait été, avec la voix, la peur, ou l'humour du moment même.

Je ne me suis pas relevé de cette maladie. Je marche à côté d'elle, désormais, comme on marche à côté d'un camarade qu'on n'a pas choisi mais qu'on a appris à connaître. Et c'est peut-être ça, la vraie victoire : ne plus attendre la fin du combat pour commencer à vivre et se réinventer.